Hideo « Pop » Yoshimura

Yoshimura est un nom qui fait écho auprès de tous les motards et dispose d’une aura hors du commun. L’entreprise familiale a su s’imposer comme une référence dans le paysage motocycliste, mais ses origines sont moins connues. Petit tour historique de ce nom qui se retrouve sur de nombreux deux-roues aujourd’hui.

Les origines du mythe

Hideo Yoshimura est né le 7 octobre 1922 à Zasshonokuma, dans la préfecture de Fukokua sur l’île de Kyushu au Japon.

Passionné d’aviation, il devient le plus jeune cadet de l’école d’aviation de la Marine Japonaise à seulement 14 ans. Après trente heures de vol seulement, le moteur de son Yokosuka K2Y prend feu et il s’éjecter. Verdict : deux mois d’hospitalisation qui l’empêcheront d’accomplir son rêve de devenir pilote.

yokosuka k2y

Restant passionné, il devient mécanicien aéronautique pour l’Imperial Japan Airways et visera ensuite un diplôme d’Ingénieur de vol, qu’il obtiendra en 1941. Quand il réintègre la compagnie après son diplôme, la guerre du Pacifique débute et Hideo Yoshimura est débauché pour soutenir l’effort de guerre japonais. Il survole l’Asie du Sud-Est à bord des Showa L2D de l’époque, la désignation des Douglas DC3 japonais équipés en version de combat.

showa l2d dc3

La guerre suit son court et à la fin de l’année 1944, devant la domination matérielle et humaine des Etats-Unis, l’armée japonaise constitue une unité spéciale. Des avions emportant moins de munitions et transportant à peine assez de carburant pour un aller simple : les kamikazes. Lors des derniers mois de combat, le Japon subit ainsi des pertes humaines considérables.

L’accident qui lui a presque coûté la vie plus jeune lui aura peut-être finalement sauvée : sorti de la guerre, sur la promotion de 219 cadets qu’il avait rejointe à ses 14 ans, seulement 30 sont encore en vie.

Nouveau départ

Après le choc des explosions atomiques, le Japon reste un pays sous occupation. L’atelier familial, qui n’est pourtant pas un garage à la base, deviendra vite célèbre auprès des troupes américaines qui passent pour faire réparer leur moto. Hideo Yoshimura reste proche des soldats américains qu’il considère eux aussi comme des victimes de la guerre. Il était également un des rares japonais à parler anglais à ce moment.

Après avoir travaillé sur des moteurs d’avions à la technologie de pointe, les travaux de réparation et d’amélioration de moteurs moto lui viennent assez naturellement. Avec quelques pièces et des outils en fin de vie, il a appris à improviser et donner une nouvelle jeunesse à des moteurs.

Son travail est d’autant plus impressionnant quand on le resitue dans son époque. De nos jours, les logiciels de calculs et les machines-outils permettent de prédire le comportement des pièces et de les fabriquer avec une précision ultime. Vu de l’extérieur, les méthodes modernes peuvent paraître (à tort ou à raison) un peu froides et manquant de saveur. A l’inverse, Yoshimura dispose d’un réel don pour prédire de manière quasi organique ce dont le moteur a besoin. Il effectue toutes ses retouches à la main, en commençant par les arbres à cames.

Yoshimura retouche manuelle moteur

Sa renommée lui permet d’ouvrir Yoshimura Motors en 1954. Une entreprise familiale où sa femme et ses enfants prennent part à l’activité. Un garage encore modeste qui sera la première pierre posée au mythe qu’on connait aujourd’hui.

banniere yoshimura

yoshimura motors

La naissance de Pop

La même année un certain Soichiro Honda déclare qu’il va fabriquer une moto 250cc pour participer au Tourist Trophy. Plus largement, à cette période la course moto connait une véritable explosion au Japon. Dans ce cadre, Hideo se retrouve invité à une compétition organisée par la Kyushu Timing Association : un groupe militaire américain qui organise des courses moto sur la base aérienne d’Itazuke, dont une partie est transformée en circuit de départ arrêté.

Yoshimura ne tarde pas à faire sensation dans ces courses en 1 contre 1. Au guidon d’une BSA Golden Flash modifiée par ses soins, il franchit souvent la ligne d’arrivée en tête encrant encore un peu plus sa réputation dans le milieu. Il finit par passer tous ses week-end à parcourir les pistes avec la KTA, constituée en majorité de jeunes soldats américains. Ceux-ci finissent par le surnommer affectueusement « Pop » en rapport à son caractère strict qui lui donne une image de figure paternelle.

yoshimura bsa golden flash

Innovation et compétition

Honda dévoile en 1968 la première moto équipée d’un moteur 4 cylindres en ligne produit en masse : la Dream CB750 Four. La moto fait forte sensation et pour cause : avec ses 67cv à 8000trs/min il s’agit de la moto de production la plus puissante jamais fabriquée jusqu’alors. Elle fait des débuts tonitruants en compétitions, en remportant notamment le 33ème Bol d’Or en 1969, sur le circuit de Linas-Montlhéry.

honda cb750

En 1971 Ronald Krause contacte Yoshimura par l’intermédiaire d’un ex GI américain et client de Pop. Le patron de Krause Honda, une concession Honda américaine, souhaite le voir préparer les moteurs de ses CB750 pour la Daytona 200, une course majeure et dont le rayonnement est décisif pour les chiffres de vente. Pop et son fils Fujio s’envolent ainsi vers les Etats-Unis et se lancent dans la course en championnat américain.

La préparation consistera à changer la loi de levée de soupapes en modifiant l’arbre à came, poser des ressorts de soupape renforcés, un vilebrequin allégé, améliorer les conduits de remplissage, augmenter le taux de compression en re-surfaçant la culasse, changer de carburateur pour des Keihin CR, et installer une transmission finale plus courte.

La moto sort finalement 97cv contre les 67 d’origine, et sera emmenée en course par Gary Fisher. Un problème technique poussera l’équipe à l’abandon, après une nette domination en course qui permit à Yoshimura de commencer à marquer les esprits aux Etats-Unis.

gif daytona 71

Celui-ci se voit proposer une collaboration pour tout le reste de la saison, qu’il acceptera. Les différents essais pour gagner des chevaux donneront naissance à une pièce bien connue aujourd’hui : le collecteur 4-en-1. Il sera pour la première fois utilisé en course le 17 octobre 1971 aux 250 miles d’Ontario. L’année suivante tout le paddock utilisera le même type d’échappement.

Pop et Fujio s’ancrent à Los Angeles et Yoshimura Racing (qui deviendra plus tard Yoshimura Research & Development) voit le jour en 1972.

La réponse de la concurrence

L’année suivante est marquée par la sortie d’une nouvelle moto qui va marquer son temps et le développement de Yoshimura : la Kawasaki Z1. Suite au succès de la Honda CB750, l’usine d’Akashi met un point d’honneur à faire mieux et le résultat est probant puisque la Z1 surpasse la fiche technique de la Honda dans tous les domaines. Elle devient une base de travail évidente pour Yoshimura.

kawasaki z1

Kawasaki a faim de victoire et la marque entre en contact avec Yoshimura pour essayer la moto et faire un premier essai de préparation, dont les résultats sont concluants. L’amuse-bouche plait à la marque qui demande à Pop de préparer plus en profondeur une Z1 pour battre le record du monde de vitesse à Daytona.

Le moteur sera retouché par Pop lui-même et la moto établira pas moins 46 records autour du circuit en mars 1973, avec Yvon Duhamel à son guidon.

La Z1 a transformé la course amateur aux Etats-Unis et a poussé l’AMA (American Motorcyclist Association) à créer une catégorie spécifique aux superbikes : des motos de série modifiées disposant d’un moteur jusqu’à 1000cc.

Yoshimura engage des Kawasaki en championnat américain. La victoire de Yvon Duhamel à la course de Laguna Seca sur une Z1 Yoshimura et la seconde place obtenue au bol d’or sont des nouveaux succès internationaux. C’est à ce moment que la notoriété de Yoshimura va exploser. Les pièces détachées pour la Z1 siglées Yoshimura se vendent comme des petits pains à travers le monde.

Les Z1 font preuve d’une vitesse et d’une fiabilité impressionnante et dominent la catégorie pendant plusieurs années. Jusqu’à ce qu’un autre constructeur mette son égo dans la balance.

L’épopée Suzuki

La technologie continue d’évoluer et chaque nouveau modèle de série est meilleur que ceux déjà présents sur le marché. Une des variables est fixe cependant : en championnat américain les motos qui passent entre les mains de Yoshimura finissent le plus souvent devant. Ces résultats boostent la réputation des modèles et les ventes au public. Chaque constructeur veut sa part du gâteau et essaye de supplanter ses concurrents en sortant des modèles plus puissants, ou en l’occurrence, plus maniables.

Suzuki présente la GS750S en 1976, dotée d’un châssis plus moderne elle est considérée comme la première japonaise à être vraiment maniable. En seulement cinquante jours Pop en sort une version modifiée qui remportera Daytona, la première course de la saison, emmenée par Steve Mc Laughlin.

Celle qui va changer la donne sera la GS1000 qui va sortir des usines d’Hamamatsu fin 1977. Malgré une victoire à Daytona la saison AMA 1978 est peu concluante et le championnat remporté par Kawasaki. Cette année-là Yoshimura décroche en revanche la victoire à la toute première édition des 8 heures de Suzuka. Ce partenariat sera le premier pas d’une collaboration qui dure jusqu’à aujourd’hui.

En 1979 Suzuki s’engage en tant que constructeur en continuant de confier la préparation de ses motos à Yoshimura. La première course voit trois Suzuki Yoshimura raffler les trois places du podium. Le championnat sera remporté par Wes Cooley pour deux ans d’affilée.

wes cooley daytona - labo moto

Ces succès permettent à la marque de se mettre en avant et de prendre une part importante du marché. Une réussite que Suzuki n’hésite pas à associer au travail de Yoshimura, qui devient alors la branche compétition de la marque.

Ce partenariat dure jusqu’à aujourd’hui, où les marques sont réunies notamment en Superbike japonais et américain comme en endurance. Avec les années la concurrence s’est resserrée dans tous les domaines et la marque ne survole plus systématiquement les compétitions comme elle a pu le faire à ses origines. Il n’empêche qu’elle est toujours aux avant-postes et portée dans le cœur de nombreux fans de moto.

yoshimura historique

L’héritage de la passion

Hideo Yoshimura s’éteindra en 1995, laissant une empreinte indélébile sur l’histoire de la moto. Son histoire est d’autant plus marquante qu’elle est intimement liée à celle de trois des plus grands constructeurs japonais. En permettant à ces marques d’atteindre les sommets de la compétition mondiale, on peut sans exagérer penser que Yoshimura a aidé à forger le paysage moto tel qu’on le connait aujourd’hui.

A titre personnel, le premier silencieux que j’ai acheté pour un gros cube était un R77 carbone de Yoshimura R&D. En dehors de la qualité des matériaux et de la finition, le logo m’inspirait un certain respect. A l’époque plus par mimétisme que par réelle connaissance, Yoshimura était un nom respecté parmi tous les motards autour de moi.

Il parait difficile pour un passionné de mécanique de ne pas apprécier encore plus la marque et ce qu’elle représente après avoir creusé son histoire. Le père Yoshimura était un précurseur viscéralement passionné, et le don qu’il avait pour écouter et faire battre le cœur de ses motos est une vraie source d’inspiration.

hideo yoshimura atelier

Le site Yoshimura R&D a commencé à éditer une série historique, dont les infos ont en partie servies à construire cet article, et qui est une véritable mine d’or pour en savoir d’avantage.

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